
Le mercredi 6 mai 2026, la Station N n’a pas seulement accueilli une réunion de travail : elle s’est transformée en un lieu d’exploration où se dessine, très concrètement, l’école calédonienne de demain. Dans cet espace dédié à l’innovation et à l’entrepreneuriat, une question a traversé l’après‑midi : comment préparer nos enfants à un monde où l’intelligence artificielle, et le numérique de manière générale, reconfigure les métiers, les organisations et les parcours de vie ? Ce récit, nourri par les données collectées lors de l’atelier et par la prise de notes rigoureuse des étudiants de la FCIL e‑commerce du LPFA de Bourail, propose de mesurer, au‑delà des pourcentages, l’ampleur des défis à relever.
Le programme d’éducation numérique ne se limite pas à une évolution de pratiques pédagogiques : il s’inscrit dans un projet de territoire. Le pilotage associe le gouvernement de la Nouvelle‑Calédonie – avec notamment Christopher Gygès pour l’économie numérique et Isabelle Champmoreau pour l’enseignement – le vice‑rectorat, la DECAT, ainsi que la société Ifingo, en charge de l’accompagnement méthodologique.
Autour d’Éric Legras, Délégué académique au numérique (DANE) et IA‑IPR de physique‑chimie, également en charge de Wallis‑et‑Futuna, et de John Trupit, directeur de la DECAT, c’est bien l’ensemble de la chaîne éducation–télécoms–développement qui se trouve mobilisée. Six établissements pilotes – deux par province, une école et un collège – ont été désignés pour servir de « laboratoires » pendant trois ans, afin de tester des actions avant leur éventuelle généralisation.
Cette démarche locale s’inscrit dans la convergence entre la stratégie nationale du numérique pour l’éducation 2023‑2027, le Plan stratégique pour l’économie numérique (PSEN) de la Nouvelle‑Calédonie et les ambitions européennes à l’horizon 2030. Peut‑on encore envisager le numérique éducatif comme un simple outil, quand il devient un axe structurant des politiques publiques, de l’aménagement du territoire et de la compétitivité du pays ?
Le premier défi consiste à interroger nos représentations. On imagine volontiers une jeunesse « née avec le numérique », spontanément armée pour le futur. Mais un élève capable de produire une vidéo pour les réseaux sociaux possède‑t‑il pour autant la rigueur nécessaire pour structurer un argumentaire professionnel ou sécuriser ses données bancaires ?
Éric Legras dresse un constat sans détour : nombre d’élèves se trouvent dans une forme d’« auto‑formation subie », où ils découvrent les outils seuls, par bribes, sans cadre structurant. L’exemple évoqué d’un adolescent de treize ans ayant réussi à pirater un site sécurisé de l’Etat illustre ce décalage : la compétence technique est réelle, mais elle n’est pas accompagnée des repères éthiques et juridiques indispensables.
La maîtrise du numérique est devenue une condition d’insertion sociale et professionnelle, un enjeu de citoyenneté quotidienne.
Cette citation de John Trupit, directeur de la DECAT, résume l’enjeu. À l’heure où l’intelligence artificielle s’intègre dans les outils de gestion, de vente, de maintenance ou de communication, accepter que certains jeunes restent en marge de ces compétences reviendrait à les placer durablement en position de fragilité.
Sommes‑nous prêts à considérer le numérique non plus comme une « option » scolaire, mais comme l’un des langages de base de la citoyenneté contemporaine ?
Pour apprécier le chemin à parcourir, il faut revenir aux repères de la certification Pix, qui évalue les compétences numériques sur une échelle de 1024 points.
En fin de 3e, le niveau attendu correspond à un score d’au moins 256 points, seuil d’entrée dans le niveau « Indépendant 1 ».
En fin de Terminale, l’objectif vise 384 points et plus, associés au niveau « Indépendant 2 ».
Les chiffres présentés lors de l’atelier et relevés par les étudiants de Bourail ont valeur de signal d’alerte : en Nouvelle‑Calédonie, seuls 55% des élèves de 3e maîtrisent, ou approchent, ces compétences, contre 80% en moyenne dans l’Hexagone. En Terminale générale, environ 60% des élèves atteignent le niveau attendu, un résultat jugé comparable à la métropole.
C’est donc surtout dans certaines filières, et en particulier en voie professionnelle, que le décrochage est le plus marqué : plus de 80% des élèves de Terminale Pro ne disposent pas du socle numérique de base en fin de cycle.
À mesure que l’intelligence artificielle s’invite dans les suites bureautiques, les environnements de formation et les outils métiers, ces compétences numériques de base ne sont plus un « plus », mais le socle indispensable pour ne pas subir passivement des décisions prises par des systèmes que l’on ne comprend pas. Dans un contexte où la quasi‑totalité des métiers intègre une composante numérique – ne serait‑ce qu’au travers de la gestion de dossiers, de la relation client ou des outils de maintenance –, comment bâtir une économie largement dématérialisée si une partie des futurs professionnels ne maîtrise pas les outils qui structureront leur quotidien ?
Les données territoriales mettent en lumière une autre fracture, cette fois géographique. Peut‑on encore parler d’égalité des chances lorsque la qualité de la connexion dépend du code postal de l’établissement ?
Aujourd’hui, 49% des établissements de Province Nord déclarent une mauvaise connexion, contre seulement 11% en Province Sud. Le déploiement du wifi raconte la même histoire : environ 69% des établissements sont couverts au Sud, contre 17% au Nord, et seuls 16% des établissements privés disposent d’une couverture complète.
L’équipement par élève confirme ces écarts :
À cela s’ajoute un sous‑équipement global : 83% des écoles, 52% des collèges et 70% des lycées restent en‑deçà des recommandations officielles de l’État.
Dans ces conditions, l’instabilité technique devient un frein majeur : 81% des collèges citent le réseau ou le matériel comme source de découragement récurrent. Comment demander à des équipes de « faire du numérique autrement » lorsque l’accès même au service reste incertain ?
La transformation numérique repose d’abord sur les enseignants. De ce point de vue, le territoire envoie pourtant un signal fort : 26% des professeurs du public calédonien se sont déjà auto‑positionnés sur Pix+Édu, soit plus du double de la moyenne nationale, encore proche de 10% à ce stade du déploiement.
Les scores moyens donnent une vision plus fine : environ 3 points sur 4,6 pour les compétences dites « générales », mais seulement 1,5 sur 3 pour les compétences spécifiquement pédagogiques. Autrement dit, les enseignants sont relativement à l’aise sur les aspects de sécurité, de RGPD ou d’inclusion, mais moins sur la conception de ressources propres, la mise en œuvre de pédagogies inversées ou l’évaluation en environnement numérique.
Pourtant, des outils existent : la plateforme apps.education.fr, les ENT académiques et les services associés offrent déjà un ensemble de solutions conformes au RGPD, conçues pour l’Éducation nationale. La question n’est donc pas uniquement celle de la disponibilité des outils, mais de l’accompagnement et du temps nécessaire pour que les équipes puissent se les approprier.
Peut‑on raisonnablement attendre des enseignants qu’ils innovent durablement si l’environnement technique reste instable et si les temps de formation ne sont pas à la hauteur des attentes ?
Le « maillon familial » constitue l’un des points de vigilance majeurs. Près de 75% des établissements estiment que très peu de parents utilisent les outils numériques de suivi scolaire, comme Pronote. Ce retrait ne s’explique pas uniquement par un manque d’intérêt : il tient aussi au coût de la connexion, au sous‑équipement structurel de certains foyers – notamment dans des zones rurales, sur la côte Est ou dans les îles – et à un rapport parfois distancié à l’écrit numérique.
Cette fragilité s’ajoute à un autre constat : 94% des écoles et près de 77% des collèges et lycées déclarent ne pas collaborer avec des intervenants extérieurs sur les questions numériques. Dans ce paysage encore très fragmenté, le partenariat GéoRep entre la DINUM (Julie Mounier) et le vice‑rectorat (Pamela Peyrolle) fait figure d’exception : former d’abord les enseignants, puis mener avec eux des ateliers auprès des élèves, montre ce que peut produire une coopération bien structurée entre services.
Comment imaginer une culture numérique partagée si l’école reste isolée, sans relais extérieurs et sans relais familiaux ?
L’atelier du 6 mai à la Station N n’avait pas pour objet d’annoncer une stratégie « clé en main », mais de poser, ensemble, les bases d’une feuille de route partagée. La séance a été conçue selon une méthodologie active, accompagnée par trois facilitateurs du réseau gouvernemental, Eurydice, Sophie et Pascal, chargés de faire vivre la dynamique de groupe sans influer sur le contenu.
Un premier temps de brise‑glace, intitulé « Nos points communs », invitait les participants à se lever s’ils se reconnaissaient dans certaines affirmations : usage quotidien du téléphone, inquiétude pour les usages numériques des enfants, pratique de Pix avec leurs élèves, etc. Ce moment a permis de constater que, malgré la diversité des statuts – inspecteurs, enseignants, opérateurs télécoms, représentants associatifs, collectivités, gendarmerie, ARCOM –, beaucoup partageaient les mêmes questions et les mêmes préoccupations.
Deux ateliers ont ensuite structuré l’après‑midi :
Autour de la table, la « sphère numérique » calédonienne était largement représentée : services d’éducation et de formation (vice‑rectorat, DDEC, UNC, INSPE, IFMNC), collectivités et régulateurs (provinces, communes, ARCOM, gendarmerie), opérateurs et entreprises du numérique (OPEN NC, Lagoon/Offratel, OPT), ainsi qu’un tissu associatif et social engagé sur les usages et la protection des publics (PIJ, Cases Numériques, Association Symbiose, etc.).
Loin d’une stratégie pré‑écrite, ce travail à la Station N pose les premières briques d’une feuille de route qui naît de la confrontation des diagnostics, des contraintes et des expertises de terrain.
Cet atelier n’aurait pas pu voir le jour sans l’engagement de Noémie Beaufils et Maeva Leroux, en charge de la coordination du programme au sein du gouvernement. Elles ont orchestré l’ensemble de la journée, répondu à la demande de participation des étudiants de la FCIL e commerce du LPFA de Bourail et assuré le bon déroulement de chaque temps de travail. Leur rôle d’organisatrices a été déterminant pour créer les conditions d’une co construction authentique entre des acteurs très divers.
Du côté de la rédaction, cet article a été produit selon une méthodologie rigoureuse et multi‑sources, afin de garantir la fiabilité des informations publiées. La rédaction s’est appuyée sur quatre types de données de terrain :
Enregistrements audio de l’ensemble de l’atelier, permettant de restituer fidèlement les interventions, les citations et les temps d’échange.
Prise de notes des étudiants de la FCIL e‑commerce du LPFA de Bourail, qui ont collecté les chiffres, les noms des intervenants et les consignes des ateliers en temps réel.
Photographies des diapositives officielles du diagnostic 2025, fournissant les données structurantes du programme (infrastructures, résultats PIX, PIX+Édu, équipements, wifi, etc.).
Recours à plusieurs outils d’intelligence artificielle (dont Claude, Perplexity et NotebookLM), utilisés pour la structuration, la rédaction, la vérification des données et l’analyse croisée des différentes sources.
Cette démarche de triangulation – audio, notes de terrain, visuels et analyse assistée – vise à produire un compte-rendu exhaustif, vérifiable et utile pour l’ensemble des acteurs engagés dans le programme « Éducation numérique » de la Nouvelle‑Calédonie.
L’entrée dans la phase d’expérimentation avec les six établissements pilotes marque un tournant : dans chaque province, une école primaire et un collège vont tester, sur plusieurs années, des actions concrètes en matière d’équipement, de formation, de ressources pédagogiques et de travail avec les familles. Les ajustements qui en sortiront nourriront la feuille de route « Éducation numérique » à l’horizon 2030.
Dans ce dispositif, le travail des étudiants de la FCIL e‑commerce de Bourail prend une valeur particulière. En documentant avec précision les interventions, les chiffres et les échanges, ils ne se contentent pas de prendre des notes : ils participent déjà, à leur niveau, à l’analyse des transformations en cours. Leur regard d’apprenants et de futurs professionnels rappelle que les premiers concernés par ces politiques publiques sont les jeunes eux‑mêmes.
Reste une interrogation, simple dans sa formulation mais déterminante dans ses implications : sommes‑nous collectivement prêts à investir, dans la durée, pour que le score Pix d’un élève, sa capacité à utiliser un ordinateur ou à dialoguer avec une intelligence artificielle ne dépendent plus de son code postal, mais de l’ambition éducative que la société calédonienne choisit de porter pour lui ?
Mise à jour : 2 juin 2026